Cinélégende

accueil > archives > > programme 2020-21> Habiter une terre dévastée 

habiter une terre dévastée

Du 1er au 7  décembre

mardi 1er décembre, 20h : Film
La Terre outragée France, Pologne, Ukraine, Allemagne, (108 min.) de Michale Boganim, avec présentation et débat en présence de Louis Mathieu, président de l'association Cinéma Parlant
Cinéma Les 400 coups, 2, rue Jeanne Moreau, Angers
Tarifs habituels aux 400 Coups : 8,20 €, réduit 6,60 €, carnets 5,40 € ou 4,80 €, moins de 26 ans 6 €, moins de 14 ans 4 € - tarif groupe, les matins  également, sur réservation (02 41 88 70 95) : 3,90 € 

jeudi 3 décembre, 20h  : Conférence légendaire  
La terre martyrisée par Geoffrey Ratouis, docteur en histoire

Chronos, Zeus, Œdipe, Brutus et tant d'autres personnages légendaires ou historiques ont en commun d'être des parricides. Comme si les êtres humains ne pouvaient être libres d'exercer pleinement leur pouvoir que dans le sang de leurs ascendants. Pour autant, le plus terrifiant des crimes n'est-il pas celui de l'homme à l'égard de cette terre-mère qui l'a portée ? Que nous disent les contes et les légendes de ce matricide qui se perpétue depuis tant de générations ,
Institut Municipal, place Saint-Eloi, Angers
Gratuit

dimanche 6 décembre, 14h30 à 17h : Atelier d'écriture, Ecrire la Nature sauvegardée
Alors que la Nature est au sommeil, c'est le moment de méditer sur ses trésors : les Merveilles du monde naturel. Classez, collectez, archivez avec nous les chefs d'œuvre de la Nature en péril avec l'association Passez-moi l'expression  !
Des exercices pour mettre en forme vos idées et vos images… Supports variés (photos, vidéo, textes...). Ambiance conviviale, collation offerte.

La Marge, 7 rue de Frémur, Angers
Jauge limitée à 8 personnes
12 €, réduit 9 €
Renseignements et réservations :  passezmoilexpressionasso@gmail.com

lundi 7 décembre, 18h30 : Films documentaires et débat,  Peuples autochtones et territoires, avec Alice Bériot, anthropologue et activiste en Amazonie colombienne, et Fabienne Joliet, professeure de paysage à Agrocampus, travaillant sur les Inuits au Canada
Regards croisés sur les peuples autochtones, reflétant une même volonté de laisser des communautés minoritaires témoigner de leur rapport au territoire et des problématiques associées. Avec la présentation de deux films, ,dontLa Brûlure du fleuve, d'Alice Bériot
Amphi Diès, Universit Catholique de l'Ouest, place André Leroy, Angers
Gratuit

Commentaires

Textes de Philippe Parrain

Cinélégende nous a récemment plongés dans les profondeurs de la forêt amazonienne. Mais on sait les sévices que subit cette forêt que l'on voit jour après jour disparaître. Violée, pillée, tronçonnée, défrichée, brûlée, empoisonnée, celle que l'on désigne encore comme le "poumon de la planète" est mise en coupe rase pour offrir de nouvelles "richesses" : palmiers à huile, soja, bœufs, or ou pétrole. Une irrépressible course au profit, tandis que ses habitants sont invités à aller grossir la population de sinistres bidonvilles.

Le film Princesse Mononoké en témoignait déjà : l'herbe ne repoussera plus sur les traces du sanglier Nago, blessé par les fruits de l'industrie humaine. Et, lorsque le dieu-cerf est décapité, c'est un aveugle déferlement de néant qui menace d'engloutir toute la création… La Terre outragée témoigne d'une de ces lourdes menaces, tout aussi brûlantes, qui pèsent sur notre environnement.

La Terre outragée

La réalisatrice vient du documentaire. Elle avait notamment réalisé Odessa… Odessa ! sur la diaspora juive et, par-delà la chronique de l’accident nucléaire, elle s’attache ici au thème de l’exil, du douloureux arrachement forcé à la terre à laquelle on appartient : « Je voulais évoquer l’imagerie de l’époque, qui reprenait d’ailleurs cette symbiose entre l’homme et la nature. La terre était la mère patrie. »

Tourné sur les lieux mêmes de la catastrophe, elle a dû tourner sous surveillance et par fragments afin de limiter les temps d’exposition dans la zone irradiée. Elle avait par ailleurs rassuré les autorités quant au sujet du film en leur soumettant un faux scénario.

L’intrigue peut sembler décousue, mais c’est la détresse des personnages qu’elle exprime, et en particulier celle d'Anya qui, le jour même de son mariage, perd son mari (et s'entend dire qu'il n'est plus un homme mais un réacteur). Ce sont finalement des sortes d’ectoplasmes en quête de point d’attache que l’on a l'impression de suivre.

Le film a remporté le prix du public au festival Premiers Plans d'Angers en 2012.

Thèmes mytho-légendaires

Tu regardes le soleil : lui aussi est plus lumineux !
La vie est devenue meilleure,
La vie est devenue plus gaie !

Chant soviétique, 1936

L'Étreinte du serpent nous avait conviés dans un temps cyclique, un temps toujours recommencé. C'était en Amazonie avant que, avec l'attente du Messie ou de l'avènement du Royaume de Dieu, la tradition judéo-chrétienne oriente le devenir du monde en lui fixant une finalité. Cette espérance en des jours meilleurs s'est concrétisée pour la civilisation occidentale à travers l'idée de "Progrès" : un mot magique qui suggère une perpétuelle évolution et promet à terme un monde où tout est fait pour l'homme, pour sa subsistance comme pour son confort et sa délectation. Un bien-être que l'on pourrait désigner comme le Bonheur , individuel aussi bien que collectif. Ce qui implique, grâce notamment à  la science et à la technique, d'optimiser notre environnement en re façonnant à notre intention une nature dont il faudrait, pour reprendre les mots de Descartes, se « rendre  comme maîtres et possesseurs »

Certains peuvent ainsi voir poindre les lendemains qui chantent, et d'autres rêver d'un Pays de Cocagne, d'une terre de  fêtes  et de perpétuelles agapes où le monde déborde de générosité. Quelle part faut-il faire, dans ces annonces d'un "toujours plus", entre le mythe, l'illusion, ou l'imposture ? La sagesse populaire aurait pu nous mettre en garde, comme dans ce conte du Pêcheur et du petit poisson recueilli et mis en vers par Pouchkine :

C'est l'histoire d'un vieux pêcheur qui vit avec sa vieille dans une pauvre cabane au bord de la mer. Un jour, il ramène dans son filet un petit poisson d'or, qui s'adresse à lui en le priant de le rejeter à l'eau. En échange, il exaucera tous ses souhaits. Le vieux le libère sans rien exiger. Il raconte l'histoire à sa femme qui le traite d'imbécile et lui suggère d'aller demander un baquet à lessive neuf . Le vieux s'exécute et le petit poisson lui accorde ce vœu.

Mais la vieille critique à nouveau son mari et le renvoie réclamer cette fois-ci une  isba. Le vieux obtempère et, rentrant chez lui, découvre une belle isba à la place de la cabane. Mais la vieille, toujours insatisfaite, réclame désormais d'être anoblie. Le petit poisson leur accorde un château avec des serviteurs.

La vieille obtient ensuite d'être tsarine, puis souveraine de la mer, et demande que le petit poisson lui-même soit à ses ordres. Le vieux, tout penaud, énonce ces exigences exorbitantes. Mais cette fois, le petit poisson, sans dire un mot, disparaît dans les ondes. Le vieux finit par rentrer chez lui où il retrouve la pauvre cabane, sa vieille assise sur le seuil et, devant elle, le baquet à lessive brisé.

jOURS D'INSOUCIANCE

Il y a forcément des références au cinéma soviétique, au cinéma collectiviste.
Michale Boganim

Les premières images nous montrent des arbres luxuriants, alors que la voix off évoque, comme pour célébrer la vie, la plantation par un enfant d'un pommier dans ce qui pourrait représenter une ébauche de paradis créé de main d'homme, en quelque sorte le souvenir d'un "vert paradis" de l'enfance : un jeune arbre auquel s'assimile celui qui parle. C'est l'approche des vacances laissant présager un bonheur tranquille. Pour Anya, c'est le temps des amours ; « J'avais l'impression de flotter (…) dans ma vie. » De petits nuages légers flottent dans l'air, un cerf se glisse dans la forêt. C'est le mois d'avril avec toutes ses promesses, comme un printemps qui devrait être perpétuel… On est le 25 avril 1986.

On découvre également le monde du travail sur les bords de la rivière et, au loin, la centrale Lénine, sanctuaire  proclamant la fierté de l'essor soviétique : « Nous sommes les forgerons de notre bonheur. » Sans oublier le symbole solaire, devenu emblématique dans ce qui est devenu l'imagerie de la catastrophe, de cette grande roue qui aurait dû être inaugurée le 1 er mai, date célébrant le travail mais aussi Maïa, la déesse du printemps : une roue encore immobile et qui, à l'image du temps suspendu, va se retrouver à jamais immobilisée.

La nuit cependant tombe. De banales préoccupations autour de verres de vodka. Et deux explosions lointaines auxquelles nul ne prête attention. Cependant la nature, alertée, frémit ; les oiseaux prennent leur envol ; les cerfs s'élancent dans une course éperdue... Au matin, le temps s'est mis à la pluie. Quelque chose s'est secrètement brisé dans l'équilibre naturel, mais la vie continue comme si de rien n'était. Anya et Piotr se marient dans la joie.

C'est le 26 avril 1986. La date fatidique est scandée, sans cesse rappelée : une date qui, pour le spectateur qui sait, fait tache sur l'évocation de ces jours heureux.

la malediction

Abraham porta ses regards du côté de Sodome et Gomorrhe, et sur tout le territoire de la plaine ; et voici, il vit s’élever de la terre une fumée, comme la fumée d’une fournaise.
Genèse XIX,28

Le récit de la journée obéit aux lois du suspense, ou de la tragédie : on sait ce qui ne va pas manquer d'arriver, on guette les signes, et les indices du courroux céleste ne manquent pas : des ciels noirs, plus menaçants les uns que les autres ; le tonnerre qui fait écho au bruit des explosions ; la pluie insistante, diluvienne, qui répand le mal ; les feuilles des arbres, brûlées ; le jeune pommier déjà flétri au pied duquel git le corps sans vie d'un animal ; l'évocation d'un incendie… Ce qui n'empêche pas de rire et de chanter, de faire des projets, tout en continuant à danser sur le volcan :  « Buvons à cette nuit magnifique ! », tandis qu'agonisent poissons, oiseaux et abeilles.

La menace qui pèse de façon de plus en plus évidente doit pourtant s'expliquer. Elle s'annonce avec ce car qui se rend à la centrale en brisant la quiétude des bords de la rivière, et elle s'affirme avec l'arrivée en hélicoptère d'hommes insolites cachés sous leurs combinaisons étanches et leurs masques à gaz. Il semble impossible d'échapper à une échéance annoncée, même en distribuant de-ci de-là des parapluies. À croire que tout cela répond à une nécessité supérieure à laquelle il est vain de vouloir échapper. Ne s'agit-il là que d'une affaire humaine, même inconsciente ? La banale erreur d'un duo d'idiots d'ingénieurs présomptueux qui se transforme en cause nationale avant de prendre une dimension cosmique ? Alexeï se heurte à l'interdit d'un puissant tabou. Anya a beau frapper à toutes les portes, supplier, elle n'obtient aucune réponse, si ce n'est que celui qu'elle vient d'épouser a été sacrifié. A quelle cause ? Le verdict tombe abruptement : « Ce n'est plus un homme, c'est un réacteur ! » Impossible de communiquer avec les autorités, avec les forces de l'au-delà…

Il y a eu de toute évidence atteinte à l'intégrité du monde. Un crime impardonnable. On peut évoquer le mythe d'Érysichthon qui, selon Ovide, défiait le pouvoir des dieux. Il « avait profané un bois consacré à Cérès et outragé ses antiques forêts à coups de hache et de cognée » (ce que s'apprête sans doute à faire, bien innocemment pourtant, Nicolaï, le garde forestier en marquant les arbres) : une faute flagrante contre la nature. Ce sont les Dryades qui, atterrées, demandent à la Déesse d'infliger un châtiment exemplaire à l'impie. Un châtiment qui s'avèrera éternel, ou du moins fatal, puisqu'il se verra condamné à avoir toujours faim au point d'en arriver à se dévorer lui-même. À voir son corps, ses organes se déliter sous l'effet des radiations…

Il ne reste plus désormais aux innocentes victimes qu'à se mettre à divaguer, à se terrer chez soi ou à se laisser mourir. Ou encore partir, et se volatiliser. Nulle part.

Retour du pays des morts

Chaque fois que j’en repartais, je voulais y retourner. Tout de suite.
Anya

Dix ans ont passé. On avait quitté Anya, blottie au fond d'un car, perdue dans la foule des expulsés. On la retrouve à la suite d'un long fondu au blanc évoquant l'absence, la non-existence. Elle revient d'au-delà du fleuve et, dans un autre car, sur une route déserte, émerge du sommeil au hasard d'un panoramique vers la gauche, rétrograde. Le paysage est blanc lui aussi, enseveli sous la neige, en contraste avec le printemps lumineux de la première partie. Tout est morne. La zone est interdite comme l'est devenu le Paradis, gardé par des anges aux glaives de feu, après qu'Adam et È ve, fautifs, en furent chassés.

Alors qu'Anya évoque pour les touristes la beauté évanouie de sa ville de Pripiat, les pèlerins, tout en citant l' Apocalypse , viennent honorer leurs morts : tous ceux qui sont partis tandis que la nature se repliait sur elle-même. On se souvient qu'en d'autres temps, lorsque Perséphone avait été enlevée aux Enfers, sa mère Déméter, endeuillée, «  infligea aux hommes, sur la terre nourricière, une année très amère et très cruelle ; et la terre ne produisit aucune semence » (Hymne homérique à Déméter) . Les survivants offrent un dernier repas à leurs défunts en leur demandant de retourner dans leurs tombes, de se faire oublier. Mais, à l'exemple de la déesse grecque, Valery refuse d'admette la mort de son père et affronte la mort et la désolation du paysage en espérant le retrouver. Tandis que celui-ci erre de-ci de-là, de train en train, en quête de son fils... Nicolaï ne peut s'arracher à sa terre et, entre signes de vie et de mort, se berce d'illusions : « Ici, pas besoin de cultiver. L'été, tout est en fleur, les abeilles butinent, les oiseaux chantent. »

Morts en sursis, ils sont tous condamnés à errer sans but parmi les ruines. Plus ou moins adroitement, ils tentent tous de vivre, ou plutôt de revivre. Sur cette terre qui est la leur. Ce sont autant d'âmes en peine qui ne savent où aller, à la façon de cette fillette qui court à travers la cité désertée et qui en arrive à perdre sa poupée, ou de cette famille tadjik qui en est réduite à venir se réfugier en ces lieux sinistrés qui n'appartiennent plus à personne.

Quant à Anya, elle a choisi de revenir hanter, le regard vide, les lieux de son enfance. Comme les cigognes qui, au terme de leur exil, reviennent toujours à leur point de départ. Partie en quête de son Piotr foudroyé par les radiations, elle se montre incapable de quitter Pripiat pour aller rejoindre Patrick en France. C'est vers Dima qu'inexorablement elle se retourne : le substitut de son défunt mari, en quelque sorte son fantôme, ultime vestige du temps d'avant… La réalisatrice insiste sur l'attachement des personnages à leurs racines : « Le traumatisme, finalement, est au-delà des contaminations, c'est l'évacuation, le départ… »

En fait, est-elle vraiment revenue  dans ce monde sans odeur et sans bruit, où le temps même cesse d'exister, puisque dix ans pour elle sont comme trois ans ? Incapable de se fixer, elle reste dans un entre-deux, un Purgatoire. Elle se trouve condamnée à y rester, à y revenir : « Le passé est un pays étranger qui ne me quitte pas. Je ne peux pas men défaire. C'est comme un voyage impossible. »

Les chevaux au galop, qui surgissent du silence, seraient-ils psychopompes, porteurs d'âmes de défunts en route vers l'au-delà pour faire place à ce qui survit ? Et ne peut-on pas dire qu'en tout état de cause, la nature reste la plus forte ? Il s'avère que, si elle perçoit plus vite que l'homme ce qui se passe, elle est aussi capable de reprendre le dessus. Michale Boganim constate : « Aujourd'hui, c'est comme si la nature avait gagné sur l'homme, avait mieux résisté. Pripiat est devenu un paradis pour les animaux, la forêt a envahi la ville, il y a plein d'animaux sauvages partout, des chevaux en liberté, des loups… La végétation est resplendissante. »

les voleurs de feu

Gloire à la Patrie qui nous donne du pain, du travail et de l’électricité.
Invocation au pied de la statue de Lénine

Faut-il ranger parmi les bienfaiteurs de l'humanité l'ange Lucifer, qui est étymologiquement le "porteur de lumière", voire le "porte-vérité" si l'on en croit le poète chrétien Prudence (IVème siècle)  ? Il est vrai que ce nom, qui désignait Vénus, l'étoile du matin qui brille avant le lever du soleil, a pu s'appliquer à la personne du Christ. Si l'on en croit la propagande, en tout cas, l'URSS s'est fait fort d'apporter la lumière dans tous les foyers : « Le communisme, c'est le gouvernement des Soviets plus l'électrification de tout le pays. » Quant à la vérité, elle est proclamée par le titre Pravda du journal posé à côté d'Alexeï lorsqu'il se retrouve assis chez lui dans le noir et qu'il lui est interdit de parler de l'"incident" à qui que ce soit ? Plus tard, Anya mentionnera qu'il n'y a plus ni eau ni électricité à Pripiat…

Le constat relève plus de la fatalité que de la révolte. On se heurte à un mur d'irresponsabilités. Des êtres énigmatiques – l'armée des anges déchus ? - descendent chez les hommes et incendient leurs fermes. Il est des pouvoirs contre lesquels il est vain de se battre. On ne peut que s'en accommoder, vivre avec, en arrière-plan, la présence récurrente de la centrale, et continuer à s'exposer à ces radiations que nul ne voit ni ne sent. Le mal s'insinue partout et nulle part.

En tout état de cause, le film n'est pas à charge. Comme dans son précédent film Odessa… Odessa ! , la réalisatrice s'intéresse davantage au thème de l'exil et de l'attachement à ses racines qu'à la dénonciation politique. Elle n'en touche pas moins, à travers l'événement, à la question du progrès et de l'avenir de l'humanité.

Prométhée avait voulu lui aussi apporter aux hommes les bienfaits du feu : l'énergie, la lumière, la science... Tels les habitants de Pripiat, il y a gagné une mort lente qui lui ronge les entrailles. Les liquidateurs, comme Dima, ont réussi, au péril de leur vie, à refermer le couvercle du sarcophage, de cette nouvelle boîte de Pandore, avant que tous les maux ne s'en échappent pour se répandre sur la Terre entière. Une façon de dissimuler ce qui ne devrait jamais être vu, qu'il s'agisse d'un monstre sacré ou de la Divinité : échapper, pour Persée, au regard de la Méduse ou, pour Sémélé, à la splendeur incandescente de Zeus. Mais est-il suffisant de tout ensevelir, de cacher pour oublier ? On sait que les radiations, ou du moins les substances radioactives sont toujours là, à Tchernobyl ou en une multitude d'autres sites, prêtes à bondir et à tout submerger.

Roland Barthes observe : « L'architecture-même du sarcophage n'est pas sans rappeler celle des édifices religieux romans massifs. Est-ce le caractère invisible de la radioactivité qui évoquerait une puissance magique ou divine ? Mais est-ce la seule raison de cette référence au sacré ? Est-ce l'ampleur de la catastrophe dépassant le cadre de l'expérience humaine qui en ferait un événement indicible et irreprésentable ? Ou est-ce son caractère horrifiant qui nécessiterait un voile de silence et de mensonge pour nous en protéger ? La fonction première de cette construction est peut-être de produire du caché et par là-même d'instituer une manifestation de l'invisible au cœur du visible. Figure faisant signe vers ce qui l'excède, icône post-moderne après l'effondrement du projet technique, le sarcophage est le lieu où le rayonnement de la matière se substitue à la radiance divine. » (https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01929240/document)

les infortunes de gaïa

Notre grande mère, c'est la terre.
Ovide, Les Métamorphoses

Figurine en marbre, Art des Cyclades

> La déesse Gaïa, ou Gê, qui a donné son nom à notre "géographie" et à  la Pangée qui, il y a 290 millions d'années, rassemblait la quasi-totalité des terres émergées, a succédé en Grèce au Chaos primordial. Elle enfanta seule le Ciel, Ouranos, afin qu'il l'enveloppe, les Montagnes, Ourea, et la Mer, Pontos, définissant ainsi la totalité de notre environnement. Puis elle s'unit avec ceux-ci, ou avec certains de leurs descendants, pour engendrer les Cyclopes, les Titans et les divinités marines. Elle est à l'origine de tous les dieux qui, pour bénéficier du fruit des sacrifices, décidèrent de créer des créatures intelligentes, mais inoffensives à leurs yeux : les Hommes.

C'est ainsi qu'en Grèce et ailleurs la Terre-Mère a dû s'effacer devant des déesses-mères et une multitude de divinités qui sont devenues objets de cultes, et notamment devant la prééminence d'un dieu procréateur lorsque l'on eut pris conscience du rôle du mâle dans la fécondation. Il est probable que la tradition populaire se souvienne de cette déesse primitive sous le nom de la "Vieille" qu'elle inscrit, plutôt que dans des images, dans le paysage : c'est le cas de nombre de sites, aux toponymes évocateurs (la Vielle morte, le Roc de la Vieille, le Cul de la Vieille…) exposant des courbes évocatrices de femme couchée. Le New Age a à son tour décidé de ressusciter cette déesse mythique, en concevant une nouvelle religion, le gaïaisme.

La Cham des Bondons (Lozère), où l’on trouve nombre de toponymes évoquant La Vieille

la terre sous bonne garde ?

La terre, sans être sollicitée par le fer, ouvrait son sein et, fertile sans culture, produisait tout d'elle-même. L'homme, satisfait des aliments que la nature lui offrait sans effort, cueillait les fruits…
Ovide, Les Métamorphoses

Délicieux Âge d'or ! Lorsque, sous d'autres cieux, Yahweh établit Adam dans le jardin d'Éden, il lui demanda de le cultiver et le garder. Lourde responsabilité qui pèse depuis sur les épaules de l'Homme, d'autant plus qu'après avoir été exilé dans le vaste monde, c'est de la Terre entière qu'il allait désormais devoir prendre soin, tout en gagnant sa nourriture à la sueur de son front.

Avec le développement de l'agriculture, la Terre, cet inépuisable réceptacle de forces vitales créatrices, se trouva elle aussi mise à contribution. Et le paysage s'en trouva bouleversé.

Rabelais parle à sa façon du passage de la vie sauvage à l'agriculture en rapportant comment la grant jument de Gargantua déboisa une grande forêt pour en faire la Beauce :  « Dès qu'ils eurent pénétré dans la forêt en question et que les frelons lui eurent livré l'assaut, elle dégaina sa queue et dans l'escarmouche les émoucha si bien qu'elle en abattit toute la futaie. A tort, à travers, de çà, de là, par-ci, par-là, en long, en large, par-dessus, par-dessous, elle abattait les troncs comme un faucheur abat les herbes, de telle sorte que depuis il n'y eut plus ni bois ni frelons, et que tout le pays fut transformé en champs. »

Gustave Doré, La forêt et le bûcheron, illustration des Fables de La Fontaine

Après la serpe et la cognée du pauvre bûcheron des contes, les tronçonneuses, ébrancheuses, broyeurs … se sont montrés autrement efficaces pour soumettre la Terre aux exigences de l'Homme. On constate aujourd'hui les effets ravageurs de cette mise au pas de la végétation. Pourtant une déforestation coutumière a toujours été pratiquée : une façon de régénérer les zones déboisées tout en libérant de l'espace pour planter un potager, pour assurer sa subsistance. Simple question de respect. On se souvient du chef amérindien Smohalla qui refusait de renier sa mère,  la Terre : « Vous me demandez de labourer. Dois-je prendre un couteau et déchirer le sein de ma mère ? Alors quand je mourrai,  elle ne voudra pas me prendre dans son sein pour que j'y repose… »

La forêt en fait n'est jamais vierge ; elle a toujours été exploitée par l'homme et, sitôt laissée à elle-même, elle ne manque pas de se reconstituer et d'effacer les stigmates de l'incursion humaine. Tout est une question d'échelle et de responsabilité : il faudrait laisser le temps au temps, veiller à ne pas imposer à la nature de modification irréversible, de façon à préserver un patrimoine pour les générations à venir. La tentation cependant est forte : comme au temps des conquistadores, partir à la conquête de l'Eldorado et accumuler les richesses en pressurant la Terre au-delà de ce qu'elle est capable de procurer. On sait aujourd'hui à quel point ses ressources sont limitées. Mais déjà en 1857, un auteur aussi visionnaire qu'illuminé, Eugène Huzar, nous mettait en garde dans L'Arbre de la science  : « Je comprendrais qu'un sauvage de l'Amérique du Sud, qui n'aurait jamais quitté sa forêt, vînt me dire que la terre est infinie, et que l'homme, par conséquent, ne peut la troubler. Aujourd'hui, avec la science, la proposition est entièrement renversée : c'est l'homme qui est infini, grâce à la science, et c'est la planète qui est finie. »

Le progrès à rebours

L'ancien Nouveau Monde, dont la conquête fut marquée par l'expédition de Christophe Colomb à travers l'océan, cède désormais sa place au "nouveau Nouveau Monde", non plus placé sous le signe de l'expansion, mais de la régression.
Frédérick Lemarchand, Les Silences de Tchernobyl, 2006

Le tremblement de terre de Lisbonne, 1755

Les relations de l'Homme et de la Nature évoquent une histoire de couple, avec les moments d'entente et d'harmonie, où chacun est au diapason de l'autre, et ceux où germent les conflits et où l'un prend le pas sur l'autre. Longtemps l'Homme a révéré la Terre-Mère tout en restant soumis à ses caprices : la foudre, les tempêtes, les éruptions volcaniques, la peste... Mais, depuis que la science lui a permis de contrôler, ou du moins d'espérer pouvoir contrôler tous ces aléas, il plastronne et édicte ses lois. Il entend dominer la nature, la contrarier, la forcer. Il s'enivre de son propre pouvoir.

La démesure - le défi d'orgueil lancé aux dieux, l'hybris des anciens Grecs ou l'ambition d'édifier Babel - entraîne le dérèglement des relations ancestrales entre l'Homme et la Nature. Le pouvoir est passé aux mains des grands groupes industriels et financiers qui n'aspirent qu'à s'approprier toutes les richesses du monde. Le Progrès et la Croissance deviennent des impératifs : l'injonction d'en avoir "toujours plus".

Photogramme de La Fiancée de Frankenstein, de James Whale (1935)

La science elle-même se prend au jeu et, se soumettant aux enjeux économiques, voudrait changer les règles et tout réguler. Comme le Dr Frankenstein (ou comme tout père avec ses enfants…), elle imagine que ses créatures feront mieux que leurs créateurs, et que le monde entier bénéficiera de ses inventions. Mais immanquablement.ses productions s'affranchissent de son autorité et échappent à tout contrôle.

Si bien que les atteintes à la Nature se multiplient ; on viole l'intimité de la matière et des fondements mêmes de la vie, déterminant de façon incontrôlée pollutions, désertifications, submersions, irradiations, malformations, épidémies et morbidité… Rachel Carson qui, il y a près de 70 ans, constatait déjà les dégâts causés par les pesticides, s'interrogeait : « Une civilisation peut-elle mener une guerre sans merci contre des vies sans se détruire elle-même et sans perdre jusqu'au droit de se dire "civilisée" ? » Tandis qu'Eugène Huzar prévoyait le terme du Progrès que pourtant il célébrait : « L'homme, arrivé aux derniers degrés de la civilisation, disparaîtra fatalement tout d'un coup, sous les ruines de la civilisation même qu'il aura voulu porter trop haut.  »

Tout en marquant la fin du régime soviétique, Tchernobyl signe le suicide écologique de l'humanité. On sait désormais d'expérience que, si l'on a pu prétendre que les frontières arrêtaient un nuage radioactif, elles sont bien incapables de retenir un virus, pas plus que les vagues du fanatisme ou les débordements de la misère humaine. Tchernobyl, telle la méduse, ne se laisse pas contempler en face ; on ne peut ni la regarder dans les yeux, ni la côtoyer sans risquer d'être anéanti.

la terre se rebiffe

Gaïa est en train d’évoluer, conformément à ses règles propres, vers un nouvel état dans lequel nous ne serons plus les bienvenus.
James Lovelock, La Revanche de Gaïa

On sait que la Nature est supposée toujours reprendre ses droits. Les forêts se reconstituent, la faune qui en a été chassée revient les habiter. Encore faudrait-il lui en laisser le temps, et espérer que les espèces n'aient pas été totalement éradiquées. Il semblerait qu'aujourd'hui l'Homme comprenne ses raisons et se soit décidé à l'aider. Mais le peut-il vraiment, et que lui réserve l'avenir ?

Le climatologue James Lovelock a longtemps considéré que Gaïa, la Terre, était un être vivant doué d'une immense capacité d'autorégulation qui lui permettait de supporter tous les mauvais traitements qu'elle pouvait subir. Le fonctionnement de son organisme reposerait sur un principe de réciprocité entre les éléments animés et inanimés qui le composent. Mais jusqu'à quel point saura-t-elle faire preuve de résilience ? Lovelock a dû, avec le temps, se rendre à l'évidence : la pauvre Gaïa ploie sous les coups de boutoir d'une humanité qui s'est mise en tête de se l'approprier et de la plier à toutes ses revendications les plus folles. Et sa bienveillance peut-être mise à rude épreuve : « Gaïa se comporte comme les autres grandes déesses mythiques, Kali et Némésis ; elle agit en mère nourricière mais se montre d'une cruauté implacable envers ceux qui transgressent ses lois, fussent-ils ses enfants. »

La déesse-mère Kali, par Raja Ravi Varma

Les exemples d'un tel châtiment divin ne manquent pas, qu'il s'agisse du Déluge, de l'anéantissement de Sodome et Gomorrhe, ou de l'engloutissement de la ville d'Ys. Les exactions dont elle est victime parviendront-elles à obliger Gaïa à prendre les choses en mains et à donner un sérieux coup de balai, à se débarrasser de l'irrévérencieuse humanité ?

On a cependant vu, en parlant d'Habiter la forêt, qu'une réconciliation est possible. Alors que tout reverdit, Takahata concède à la princesse Mononoké (en japonais Mononoke Hime , littéralement la "princesse des esprits vengeurs") : « Tout est bien. Tu vis dans la forêt, je vais vivre à la forge. Nous vivrons ensemble. » Après la dévastation nucléaire, on se retrouve à la fin de Rêves dans un merveilleux village utopiste. Ne faudrait-il pas croire malgré tout à une re-sacralisation du monde ? Après tout n'est-il pas à la mode de multiplier les "sanctuaires de la nature" ?

Livres

. Svetlana ALEXIEVITCH, La Supplication, Lattès, 1999
. James LOVELOCK, La Terre est un être vivant, l'hypothèse Gaïa, Flammarion, 1999
. Emmanuelle Valérie CABANES, Un nouveau droit pour la Terre, Seuil, 2016
.Rachel CARSON, Printemps silencieux, Plon, 1963
.Emmanuelle GRUNDMANN, Ces forêts qu’on assassine, Calmann-Lévy, 2007
.Eugène HUZAR, La Fin du monde par la science, Éditions Ère, 2008
.sur La Vieille : Jean FOSSARD, Lozère, royaume de la Vieille, Bulletin de la Société de Mythologie Française, n° 251 (juin 2013)

FILMS

. Luc RIOLON, Tchernobyl, une histoire naturelle ?, 2010
.Andreï TARKOVSKI, Stalker, 1979
.Rebecca ZLOTOWSKI, Grand Central, 2013
.Shohei IMAMURA, Pluie noire, 1989
.Terry GILLIAM, L’Armée des douze singes, 1996
.Hubert SAUPER, Le Cauchemar de Darwin, 2005
.Rolf DE HEER, Charlie’s Country, 2012

Programme 2020-21

 

la terre outragée 

France, Pologne, Ukraine, Allemagne  - 2011 - 108 minutes - couleurs- VO

Réalisation : Michale Boganim
Scénario : Michale Boganim, Antoine Companez
Image : Yorgos Arvanitis, Antoine Héberlé
Musique : Leszek Mozdzer
Interprètes : Olga Kurylenko (Anya), Andrzej Chyra (Alexeï), Serguei Strelnikov (Dimitri)

 

SUJET
26 avril 1986, une belle journée de printemps à Pripiat, ville modèle près de Tchernobyl. On prépare les festivités du 1er mai. Anya et Piotr célèbrent leur mariage  ; le petit Valery et son père Alexeï, ingénieur à la centrale, plantent un pommier ; le garde forestier Nikolaï fait sa tournée dans la forêt… C'est alors qu'on signale un accident à la centrale. Piotr est réquisitionné. Il ne reviendra pas. La pluie se met à tomber, la radioactivité se répand, la nature en est tout de suite affectée. Ce n'est que plus tard que la population va être évacuée. Alexeï, condamné au silence, fait fuir sa famille et sombre dans une douce folie. Nicolaï décide de rester…

Dix ans plus tard. Pripiat, désertée par ses habitants, est devenue une ville fantôme que viennent visiter les touristes. Anya, qui n'arrive pas à s'arracher à ce lieu, les accompagne dans la zone, tandis que Valery y cherche les traces de son père et que Nikolaï persiste à cultiver son jardin empoisonné...  ?