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l'appel des ailleurs

vendredi 23 novembre, 19h30 à 22h : Atelier d'écriture
Ecrire quand on est né quelque part, avec Véronique Vary de l'association Passez-moi l'expression !

A partir de l'univers de Jacques Demy et d'autres œuvres sur le thème de l'appel des ailleurs, venez écrire et accomplir votre envie de départ (prose, dialogue, poésie...) La Marge, 7 rue de Frémur, Angers 
Ouvert à tous : novices ou plus expérimentés
12 euros l'atelier
Renseignements et réservations : 06 81 30 64 63
varyveronique@hotmail.com

mardi 27 novembre, 20h15 : Film
Lola (France, 90 min.) de Jacques Demy, avec présentation et débat en présence de Louis Mathieu, président de l'association Cinéma Parlant, et de Jean-Pierre Berthomé, auteur du livre Jacques Demy et les racines du rêve.
Cinéma Les 400 coups, 12, rue Claveau, Angers
Tarifs habituels aux 400 Coups : 8,20 €, réduit 6,60 €, carnets 5,40 € ou 4,80 €, moins de 26 ans 6 €, moins de 14 ans 4 € - tarif groupe, les matins  également, sur réservation (02 41 88 70 95) : 3,80 € 

jeudi 29 novembre, 18h30 : Conférence
L'appel de l'ailleurs... le mythe du voyage, par Geoffrey Ratouis, historien

Indiana Jones, Luke Skywalker, Harry Potter : toutes les grandes sagas débutent par une envie d'ailleurs, par cet appel vers l'inconnu qui poussent un professeur d'université, un fermier ou un orphelin à tenter cette aventure qui fera d'eux un héros. Car si les voyages forment la jeunesse, ils forgent également les mythes.
Institut Municipal, place Saint-Eloi, Angers
Gratuit

vendredi 30 novembre, 19h : Soirée-Contes, avec Sylvie de Berg
Les danses de l'amour, contes de rêve et de voyages

Mer du départ, appel du large. Enivré d'îles mythiques et de trésors offerts, le voyageur oublie sa terre. Reviendra-t-il ?
Ces contes le diront peut-être.

Les Iles Balladart, 31 bd Albert Camus (entrée rue des Gouronnières, face au parking du centre Leclerc), Angers
 
Tout public à partir de 10 ans
Participation au chapeau + éventuelles consommations
Renseignements et réservations : 02 41 86 70 80, cinelegende@yahoo.fr
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Commentaires

Textes de Philippe Parrain

Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! Aux yeux du souvenir que le monde est petit !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Le Voyage

On sait bien que c’est toujours plus beau ailleurs. Cet adage semble plus vrai que jamais par ces temps de grandes migrations, où il devient pour certains impossible de vivre, ou de simplement survivre dans les lieux auxquels on appartient. Le drame de tous ces déracinés de la vie, et le désenchantement qui inévitablement les guette ne pourront jamais effacer la force des rêves qui les portent.

Il est certain que les peuples et les hommes ont toujours été aspirés vers de lointaines et fabuleuses contrées qui leur promettaient l’Eldorado, quitte à s’égarer en chemin. L’histoire, mais aussi les mythes et les légendes nous content les errances de ces "étonnants voyageurs" qui, à l’exemple de Baudelaire, n’hésitent pas à plonger « au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ».

Lola

Jacques Demy avait conçu ce premier long-métrage comme une comédie musicale, en couleurs. Les impératifs financiers ne lui ont pas permis de s’embarquer si tôt dans un tel monde "en-chanté", rêve qu’il concrétisera deux ans plus tard avec Les Parapluies de Cherbourg. Il était alors resté sur la rive, tout en guettant les horizons. Lola a dû être réalisé avec les moyens du bord en faisant des miracles avec trois fois rien.

C’est Georges de Beauregard qui, après la révélation et le succès public d’À bout de souffle, a produit Lola, ce qui inscrit le réalisateur dans la lignée des jeunes turcs de la Nouvelle Vague, opposés à tout académisme et en prise directe avec l’évolution de la société. Mais Demy s’est attaché, en disciple de Jean Cocteau, à instiller une bonne part de rêve dans la trame réaliste de ce film. Il ne cessera plus ensuite, dans toute son œuvre, de faire coïncider les petits faits de la vie quotidienne avec le merveilleux et le féerique. C’est ce qui caractérisera son style, et ce que sauront parfaitement transmettre les décors de Bernard Evein, et surtout la musique de Michel Legrand qui continueront d’enchanter son univers.

Ces deux collaborateurs seront cependant absents du générique du film américain de Demy, Model Shop qui, huit ans après, retrouve une Lola "désenchantée", loin des îles fantasmées et de la chaleureuse magie de l’Eldorado : après les rêves d’ailleurs, la tristesse du déracinement, et de tout petits rêves, ou bien plus de rêves du tout…

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thèmes mytho-légendaires des films

Ce n’est que superficiellement que nous sommes superficiels.
Max Ophüls, Madame de…

À l’exemple de son maître, Max Ophüls auquel Lola est dédié, Demy entraîne ses personnages dans une ronde apparemment frivole, à la merci de la fantaisie du vent, des envies et des lubies. Les petits faits de la vie réelle, emportés dans le tourbillon des sentiments, perdent de leur gravité en se donnant en spectacle, et le « principe » reste, comme pour Lola, de « toujours plaire ».

Les enjeux cependant sont plus sérieux qu’il n’y paraît. L’avenir des différents protagonistes est fortement engagé et repose à la fois sur leurs choix et sur les aléas de la vie. En esquissant leurs destins respectifs, entre comédie et tragédie, Demy tisse une conception originale du monde que l’on retrouve dans les photographies qu’il a réalisées dans les années 80 ; on peut en découvrir certaines dans le livre Le Monde enchanté de Jacques Demy : des signaux interdisant l’accès à une route fuyant dans la perspective, un mur percé d’une fenêtre obscure aux volets entrouverts, une grille ouvragée qui, en silhouette, barre un horizon entre mer et ciel… Une perpétuelle aspiration pour s’élancer vers des ailleurs inaccessibles.

Nantes, ville ouverte sur le monde

Il y a cette circonstance que je suis né à Nantes, où mon enfance s’est tout entière écoulée […] J’ai vécu dans le mouvement maritime d’une grande ville de commerce, point de départ et d’arrivée de nombreux voyages au long cours.
Jules Verne, Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Comme Agnès Varda le confirme dans son film-portrait Jacquot de Nantes, Demy a été profondément marqué par sa ville natale. Le passage Pommeraye, les marches devant le théâtre Graslin, la brasserie La Cigale, le quai de la Fosse avec d’inévitables marins en bordée, mais sans ces navires « à quai sur deux ou trois rangs » qui jadis faisaient rêver Jules Verne... Autant de lieux qui sont devenus mythiques.

Irrésistiblement attiré par les ports (Cherbourg, Rochefort, Nice, Los Angeles, Marseille…), Demy a tout naturellement accordé une place de choix à cette ville, chargée d’un lourd héritage, « ni tout à fait terrienne, ni tout à fait maritime : ni chair ni poisson - juste ce qu'il faut pour faire une sirène », comme l’écrivait Julien Gracq. En fait un port de rêves, appartenant déjà au passé : les gros navires ne peuvent plus y accéder, et, depuis le XIXe siècle, il se voit supplanté par le port moderne de Saint-Nazaire. Un lieu symbolique de passage et d’attente, de "voyage immobile", où l’on s’enlise en rêvant de grands espaces. Bien des héros de cinéma, comme le déserteur du Quai des brumes, se sont retrouvés piégés dans de tels décors. « Dans le port se rassemblent tout à la fois l’idée de la clôture la plus étroite et celle de l’ouverture la plus vaste ; l’intimité de l’abri et l’infini de l’horizon, l’enfermement et la liberté, le lien et la rupture », nous dit Aude Mathé

Les îles enchantées

Ce plaisir ambigu de pouvoir contempler l’au-delà de la mer tout en gardant les pieds au sec sur le quai.
Aude Mathé

De saint Brendan à Christophe Colomb, et de Sindbad le marin à Gauguin ou à Jacques Brel, nombreux sont ceux qui ont répondu à l’appel du grand large et qui se sont embarqués vers les îles paradisiaques, ces îles fortunées que chantaient déjà les aèdes grecs ou les bardes celtes. Encore plus nombreux sont tous ceux qui sont restés sur le bord et que l’évocation de ces merveilleuses contrées lointaines a fait rêver, tel le roi Marc, à sa fenêtre, découvrant un cheveu d’or apporté par une hirondelle ; ce fut alors son neveu Tristan qui, pour lui, s’embarqua vers l’île d’Irlande, afin d’aller y quérir Iseult la blonde.

C’est de l’île de Pâques, où ils se sont providentiellement rencontrés, qu’à Barbès-Rochechouart, aux heures sombres de l’après-guerre, Diego et Malou se souviennent dans Les Portes de la nuit, tandis que, dans Lola, c’est vers l’île perdue de Matareva, située hors du monde, que les personnages portent leurs désirs. Une île fantasmée, au même titre que la chimérique Cythère évoquée par Baudelaire, l’« île des doux secrets et des fêtes du cœur », qui s’avère, une fois atteinte, être « une pauvre terre ». Les rêves de Lola s’échoueront sur les rives de la réalité, comme le montrera -  hélas pour elle ! - Model Shop.

La réalité peut se montrer décevante. Le monde idéal, c’est sur les écrans qu’il est projeté, ou bien par le spectacle qu’il se manifeste. L’"enchantement" du monde procède de la mise en scène de la vie quotidienne : la danse que Lola et ses compagnes offrent aux marins de passage, la comédie que ne cessent de jouer les personnages, les dialogues finement ciselés qu’ils récitent, les faux-semblants, les artifices du maquillage, le décor factice de l’Eldorado où Michel, revenant du Paradis, fait une apparition théâtrale…

Nostalgie de la jeunesse

On n’aime qu’une fois. Pour moi c’est déjà fait.
Lola

L’appel des ailleurs, de ces rivages inaccessibles, implique une certaine quête d’idéal et d’absolu. L’amour, pour ainsi dire la vénération que Lola consacre à ce Michel qui tarde tant à se manifester, n’est pas sans évoquer le "sublime amour" dont Cinélégende a parlé en avril 2011 en se référant à la mythologie hindoue : « L'amour - folâtre, comme le sont les jeux de la nature - de Krishna pour les gopis représente l'amour du dieu pour les hommes, tandis que celui de Radha personnifie la dévotion de l'homme envers la divinité. » Lola ne serait-elle pas l’une de ces paysannes énamourées qui dansent et folâtrent en languissant après leur cher Krishna, ou tout simplement Radha, la préférée du dieu ? C’est vers elle en effet que, resplendissant de blancheur, celui-ci - ou du moins Michel revenu du Paradis - se dirige. Il commence par observer de loin, du remblai de La Baule, l’autre rive, là où se situe Nantes. On pourrait aussi bien parler d’un ange qui, comme le fera Damiel dans Les Ailes du désir, ausculte la ville et ses habitants. Mais, si Damiel descend du ciel pour devenir homme, c’est la femme aimée, Lola, qui est, à la fin, enlevée au loin afin de connaître l’extase céleste.

Le nom de Lola lui-même, dans ce dialogue avec la transcendance, n’est pas anodin. Patrick Manain, dans son livre Le Sens des lettres, relève la récurrence de la lettre "L" dans le nom de personnages féminins et de titres de films, et en suggère une lecture mythologique. Cette lettre semble idéaliser la femme, projeter sur elle une aura qui la "divinise", ou la diabolise, ce qui revient au même, puisque dans les deux cas elle devient une incarnation de l’au-delà, promesse de célestes béatitudes ou objet de damnation. On peut citer Loulou (celle de Pabst), Lilith, Lolita, Laura, La petite Lili, Lola Montès, la Lola Lola de L’Ange bleu (un ange à la couleur du ciel !), la Lorelei Lee des Hommes préfèrent les blondes, la Willie de Lili Marleen, sans oublier l’entrée en scène de Marilyn dans Le Milliardaire, s'épanchant en un sensuel « My name is Lolita »… Tous ces noms font d’ailleurs écho à ceux de grandes figures légendaires, qu’il s’agisse de la Lilith sémite - un démon ailé aux cheveux longs, la première femme d'Adam, la "terreur de la nuit" -, de la Lorelei qui attire les navigateurs du Rhin vers les fallacieux reflets des eaux courantes ou de la Lola des Andes qui se confond avec les mortelles séductions de la neige…

On observe aussi que, de Marlène Dietrich à Marylin Monroe, ce sont souvent des actrices définies pas la lettre "M" qui incarnent ces femmes de l’autre monde. Il se trouve justement que l’interprète de Lola doit son nom "Aimée" à Jacques Prévert, qui avait déjà donné ce surnom à l’héroïne du film Remorques, interprétée par Michèle Morgan…

Les voies du hasard

Le hasard, c'est la forme que prend Dieu pour passer incognito.
Albert Einstein
Lola croit au grand Amour, mais elle ne se refuse pas aux liaisons passagères, tandis que l’éveil des sentiments et les inclinations variées animent les différents personnages, les entraînant dans des chassés-croisés, des jeux d'échos, de répétitions et de coïncidences. Ils tournent en rond, se rencontrent de façon aléatoire, se cherchent sans se trouver, se retrouvent et se séparent, comme pris dans un écheveau à l’échelle de la ville.

Leurs trajectoires restent imprévisibles et pourtant providentielles. Comme celles de boules sur un billard ou de la bille dans la cuvette de la roulette au casino. Ou encore celles de pions entrant en réaction les uns avec les autres. Ce sont elles qui démêlent l’intrigue et guident imperceptiblement Lola et Michel vers leurs retrouvailles. Sur l’échiquier, le film joue avec les noirs et les blancs : résille noire de la guêpière de Lola entrecroisant ses filets sur le tissu blanc, marins en blanc et marins en noir, Roland en costume sombre et Frankie en uniforme blanc…, jusqu’à la victoire des blancs avec Michel et sa somptueuse Cadillac toute blanche.

Parlant des coïncidences, Jung parle de synchronicité lorsqu’elles sont porteuses de sens pour ceux qui les vivent. Dans Lola, on suit négligemment le cours de la vie, mais tout devient signe, du moins pour le spectateur, même si c’est à l’insu des personnages qui ne peuvent échapper à un scénario qui semble écrit à l’avance (sans que leur liberté soit pour autant remise en cause : Jackie, accro au jeu dans La Baie des anges, pourra encore affirmer « Je suis libre »). Qui aurait donc mis le mouvement en marche, quelle volonté aurait décidé de leur cheminement ? Quels liens entre les petites affaires humaines et la sublime Providence ? C’était, en Grèce, la déesse Tyché qui incarnait, non pas l’insaisissable hasard, mais la destinée des mortels en se jouant d’eux, comme avec une balle. Face à la sagesse des autres dieux, elle symbolisait le désordre et l'irrationnel.

Ainsi chacun est emporté dans une ronde où le hasard et le destin se conjuguent secrètement pour mener chacun vers les ailleurs rêvés de l’amour. Jusqu’au moment libérateur : celui où, portée par l’ineffable musique de Bach, la petite Cécile échappe aux carambolages désordonnés des auto-scooters (une sorte de mouvement brownien…) et au tourbillon des manèges ; celui où Lola/Cécile s’arrache à la ville de Nantes et s’enfuit avec Michel vers d’autres horizons ; celui aussi, peut-être, où Roland finira par s’embarquer pour des destinations inconnues...

Le départ

Je vais là où le vent m’emporte et je ne me sens pas penser.
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux
Est-ce bien là la fin du conte de fées : Ils vécurent heureux… et eurent beaucoup d’enfants ? Les films "enchantés" de Demy ne se concluent pas forcément sur un happy end. Guy doit partir pour l’Algérie à la fin des Parapluies de Cherbourg. Lola, elle, échappe bien au contrat marseillais (« On sait ce que c’est. On part à Marseille, on se retrouve en Argentine »), et Roland aux trafics louches entre Amsterdam et Johannesburg. Mais…

Entre souvenirs d’enfance, rêveries et vaines espérances, la cadence lancinante de la septième symphonie de Beethoven scande, tout en douceur, un inexorable mouvement de marche, comme chez Schubert, une pulsation, un battement de cœur, le martèlement haletant d’une mouche se heurtant désespérément aux parois d’un bocal de verre.

Tout le monde finalement -Lola, Michel et Yvon, Roland, Frankie, madame Desnoyers et Cécile- finira par quitter Nantes. Traînant sa petite valise, c’est vers le non-être que Roland semble aller. Qui sait, peut-être finira-t-il comme son copain Poiccard qui a mal tourné et s’est bêtement fait descendre ?

Les Dames du bois de Boulogne de Bresson, avait oublié sa vocation de danseuse en vendant ses charmes ? En fait de Marseille ou d’Argentine, c’est dans un triste faubourg de Los Angeles (pourtant la "cité des anges") que, dans Model Shop, Lola va se retrouver, avant de revenir en France et, qui sait, finir dans une autre ville portuaire, au fond d’une malle, découpée en morceaux. Les demoiselles de Rochefort envisage du moins cette éventualité :
« Tiens, on a découpé une femme en morceaux
Rue de la Bienséance, à deux pas du château
On trouva ce matin une malle d'osier
Renfermant les morceaux de Pélasie Rosier
Une ancienne danseuse des Folies Bergères
Premier prix de beauté et de danse légère
Elle avait soixante ans, plus connue autrefois
Sous le fier pseudonyme de Lola, Lola. »

Ballottés par les flots

La (bonne) Fortune

Et qu'aurait donc à craindre un mortel, jouet du destin, qui ne peut rien prévoir de sûr ? Vivre au gré du hasard autant qu’il le peut, voilà le meilleur.
Sophocle, Œdipe-Roi
Le destin pour nous fait bien les choses.
Max Ophüls, Madame de…
La déesse romaine Fortuna,
musée du Vatican

C’était Tyché qui, en Grèce, pourvoyait aux incertitudes de la vie. D’abord simple nymphe des eaux, elle était devenue la déesse du bonheur et de la prospérité ; elle composait avec tous les caprices de la fortune. Elle veillait entre autres sur les marins, soumis aux aléas de la mer, et on lui avait donné pour attribut un gouvernail.

Le hasard alors ne pouvait pas exister puisque les événements imprévus et surprenants restaient déterminés par les dieux ou les forces supérieures qui se plaisent à jouer avec le sort des mortels : Tyché (ou, à Rome, Fortuna), la bienveillante, ou Ananké, la fatalité qui conduisit Œdipe à précisément rencontrer et tuer son père, et à épouser sa mère.

La science a voulu nous faire croire qu’il n’y avait pas d’effet sans cause. Elle a dû faire amende honorable et reconnaître que bien des faits restaient imprévisibles. Les voies de la nécessité sont parfois impénétrables, et l’expérience commune nous montre qu’on reste dépendant du hasard, à la merci d’un coup de dés, d’une rencontre ou d’une balle perdue. Le hasard, une notion délicate, voire impossible à définir, une trame invisible de causalité, un subtil réseau d’interconnexions qui nous déterminent secrètement. Reste à savoir si l’on peut accorder un sens à des évènements fortuits. Les augures autrefois y voyaient des présages, les astrologues interrogent le rapport qui pourrait exister entre la conjonction des planètes et la naissance d'une personne, et nul ne peut échapper au réflexe de guetter sa chance (ou sa malchance), que ce soit au jeu ou dans les moindres gestes de la vie quotidienne.

L’anodin (ou ce qui devrait rester anodin) peut aussi devenir signe. Des situations apparemment insignifiantes, de troublantes coïncidences se chargent soudain de sens. Les surréalistes parlaient d’un "hasard objectif" qui serait la manifestation d’une certaine "nécessité extérieure". Jung, lui, désignait comme "synchronicité" une « coïncidence productrice de sens » : le sentiment étrange qu’un événement imprévu (la rencontre avec une personne dont on vient justement de parler…) entre en résonance avec un état ou un questionnement personnel, proposant ainsi un guide pour faire des choix, diriger sa vie. La sagesse ne consiste-t-elle pas finalement à se laisser aller aux rencontres fortuites, à accepter ce qui vient en accueillant l’inattendu, l’inespéré ?

prendre le large

Si je veux aller très loin, jusqu’au Dehors, je quitte ma maison et je rentre chez moi. Là-bas, dans les îles…
Michel Le Bris, Le grand Dehors
On n’est jamais bien qu’ailleurs, mon cher Loti, vu qu’on s’ennuie partout. Donc, il n’est pas mauvais, de temps à autre, de s’en aller de partout où l’on est. Un certain nulle part fait d’inconscience universelle et d’anéantissement absolu !
Pierre Loti, Fleurs d’ennui
Antoine Watteau, L'Embarquement pour Cythère, musée du Louvre

L’imagination, la "folle du logis", nous invite à nous glisser entre les mailles du destin et à nous évader loin de la réalité, nous laisser porter par nos rêves, partir en esprit jusqu’aux confins du monde et voguer d’émerveillements en émerveillements : vers les isles Fortunées de la légende, les "îles d’Amérique" découvertes pas Christophe Colomb, les fabuleuses îles du Pacifique, des îles désertes au milieu de nulle part… et pourquoi pas la Lune ?

Les mythologies évoquent, au-delà de l’horizon de la cité, d’étranges contrées peuplées d’êtres mirifiques ou redoutables. Elles nous content la longue navigation d’Ulysse, à la merci des dieux qui se jouent allègrement de lui, l’aventure des chevaliers en quête du Graal, ou encore le naufrage de Robinson, sans oublier que l’autre monde se déploie aussi en marge de la vie de tous les jours. Ce sont les merveilles d’Alice ou du pays d’Oz, le sidh des Celtes, ou le peuple des esprits qui continuent de cohabiter avec les Japonais. De la Terre promise au rêve américain, et à l’actualité de notre monde, les migrants ont de tous temps nourri ce rêve d’un Paradis fantasmé : à la fois une recherche et une fuite, une conquête et un refuge. Mais « les seuls paradis sont ceux que nous avons perdus », nous dit Camus. Car on risque fort de les perdre à nouveau si jamais on les retrouve. La réalité reprend toujours ses droits. Une fois atteints, les lieux rêvés du bout du monde révèlent prosaïquement leur morne quotidien, si semblable au nôtre. Lola aurait tout lieu de se méfier lorsqu’elle part avec Michel à la fin du film…

Puis vient le moment de lever l’ancre pour s’en aller rejoindre l’autre rivage, accomplir l’ultime voyage, et cette fois-ci, peut-être, trouver vraiment du nouveau. Qui sait, le Paradis ? ou bien rien du tout, l’anéantissement absolu…

Livres

. Jean-Pierre BERTHOMÉ, Jacques Demy et les racines du rêve, L’Atalante, 2014
. Collectif, Le Monde enchanté de Jacques Demy, Skira-Flammarion, 2013
. Aude MATHÉ, Le port, un seuil pour l'imaginaire : La perception des espaces, Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 55-56
. Fernand ALLÈGRE, Étude Sur La Déesse Grecque Tyché, Ernest Leroux, 1889
. Patrick MANAIN, Le Sens des lettres, Internet : www.cinelegende.fr/SDL.pdf  

FILMS

. Woody ALLEN, La Rose pourpre du Caire, 1985
. Leo MCCAREY, Elle et lui, 1957
. Max OPHULS, La Ronde, 1950
. Federico FELLINI, Les Nuits de Cabiria, 1957
. Bruno PODALYDÈS, Comme un avion, 2014
. Marcel CARNÉ, Le Quai des brumes, 1938
. Bakhtiar KHUDOJNAZAROV, Luna Papa, 1999
. Krzysztof KIESLOWSKI, Le Hasard, 1981
. Julien DUVIVIER, Marianne de ma jeunesse, 1955

Programme 2018-19

 

lola 

France  - 1961 - 90 minutes - noir et blanc

Réalisation : Jacques Demy
Scénario : Jacques Demy
Image : Raoul Coutard
Musique : Michel Legrand
Interprètes : Anouk Aimée (Lola), Marc Michel (Roland Cassard), Alan Scott (Frankie), Jacques Harden (Michel), Elina Labourdette (Mme Desnoyers), Corinne Marchand (Daisy)

SUJET
Lola, danseuse de cabaret, attend depuis sept ans, avec son fils Yvon, le retour de Michel, l’homme de sa vie parti faire fortune dans une île du Pacifique. Elle retrouve Roland, un ami d’enfance qui retombe amoureux d’elle. Elle voit, lorsqu’il fait escale, un marin américain, Frankie, qui lui rappelle Michel. Roland fait la connaissance de Mme Desnoyers et de sa fille Cécile, laquelle se lie d’amitié avec Frankie. Tandis que Lola chante et danse à l’Eldorado…

Les destins se croisent dans cette ville de Nantes dont le port évoque de lointains rivages et qui s’offre comme une invitation au voyage.