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mémoire résurgente

mardi 20 février, 20h15 : Film
Frantz  (France, Allemagne, 117 min.) de François Ozon, avec présentation et débat en présence de Louis Mathieu

Cinéma Les 400 coups, 12, rue Claveau, Angers

Tarifs habituels aux 400 Coups : 8 €, réduit 6,50 €, carnets 5,30 € ou 4,70 €, moins de 26 ans 5,90 €, moins de 14 ans 4 € - tarif groupe, les matins  également, sur réservation (02 41 88 70 95) : 3,80 €

jeudi 22 février, 18h30 : Conférence
Les fantômes de la mémoire, par Geoffrey Ratouis, docteur en histoire, spécialisé en histoire culturelle
Si un présent sans passé est un futur sans avenir, l'oubli, volontaire ou involontaire, conscient ou inconscient, n'empêche guère les fantômes de la mémoire de hanter nos jours et nos nuits. Regrets et remords comme autant de visages oubliés trouvent un malin plaisir à se rappeler à notre bon souvenir, comme pour mieux souligner nos fautes et nos erreurs. Peut-on échapper à notre passé jusqu'à l'exorciser ?
Institut Municipal, place Saint-Eloi, Angers
Gratuit

vendredi 23 février, 19h : Soirée contes
La FARANDOLE des OSSEMENTS, avec la conteuse Sylvie de Berg

Comptoir des Livres , 15 rue Saint-Maurille, Angers
Gratuit
Renseignements et réservations : 02 41 86 70 80

vendredi 23 février, 20h à 22h : Atelier d'écriture
Ecrire et réécrire l'Histoire, avec Véronique Vary de l'association Passez-moi l'expression !

Roman historique, science-fiction, uchronie : les genres littéraires liés à l'Histoire sont légion. Mais, pas besoin ici d'être historien pour se prendre au jeu ! Ecriture à partir de photos et de documents d'époque.
La Marge, 7 rue de Frémur, Angers
Ouvert à tous : novices ou plus expérimentés
40 euros le cycle / 12 euros l'atelier
Renseignements et réservations : 02 41 86 70 80 - varyveronique@hotmail.com

mardi 27 février, 13h15 : Film
Le Jour des corneilles (France, 96 min.) de Jean-Christophe Dessaint, avec présentation et débat en présence de Gildas Jaffrennou, enseignant cinéma

Cinéma Les 400 coups, 12, rue Claveau, Angers

à partir de 8 ans
Tarifs habituels aux 400 Coups : 8 €, réduit 6,50 €, carnets 5,30 € ou 4,70 €, moins de 26 ans 5,90 €, moins de 14 ans 4 € - tarif groupe, les matins  également, sur réservation (02 41 88 70 95) : 3,80 €

Commentaires

Textes de Philippe Parrain

La mémoire permet de rappeler à soi ce qui a été, de revivre, en esprit, les faits qui vous ont façonné, de retrouver les êtres qui vous ont accompagné, d’évoquer les bons et les mauvais moments. Mais il est aussi certains jours où ce sont les vestiges du passé qui, d’eux-mêmes, resurgissent sans crier gare et viennent se mêler à votre vie quotidienne. Les traditions populaires nous parlent de ces périodes de l’année – Halloween, Noël ou Carnaval - où les morts franchissent les frontières de l’au-delà et reviennent visiter leurs proches.

Cette confrontation avec ce qui n’est plus est inévitablement troublante. Elle peut s’avérer traumatisante, placée sous le signe de la terrible déesse Hécate qui attise cauchemars et terreurs nocturnes. Les morts-vivants et autres vampires se lèvent de leurs tombes, les maisons hantées perpétuent le souvenir de quelque crime impuni... On doit donc veiller à ce que les morts soient bien enterrés, avec une lourde pierre tombale par-dessus, afin de les empêcher de revenir, car un décès est souvent porteur d’inquiétudes, lourd de doléances et de conflits latents irrésolus.

Le retour des défunts peut aussi se manifester de façon plus intime et convoquer des figures tutélaires, plus bienveillantes. On peut le solliciter en commémorant ses chers disparus. Les souvenirs alors peuvent doucement éclore et reprendre vie afin de nous procurer réconfort et bons conseils.

Frantz

Ozon a hésité à adapter le drame L’Homme que j’ai tué, conçu dans l’entre-deux-guerres par Maurice Rostand, que Lubitsch avait déjà porté à l’écran en 1932. Il innove cependant en inversant le point de vue : au lieu de suivre le soldat français venu rechercher en Allemagne la paix de l’âme, il s’attache au deuil de la jeune femme, ce qui permet de ne découvrir que plus tard la vérité de la situation et d’entretenir, à défaut d’un véritable suspense, une perpétuelle ambiguïté. Il prolonge également le récit au-delà du retour d’Adrien : cela lui permet, tout en transposant, par un effet de miroir, l’action en France, d’enrichir le personnage d’Anna.

Le réalisateur est connu pour la diversité des genres et des sujets qu’il aborde. Il nous propose ici un film d’époque mis en valeur par un somptueux noir et blanc, émaillé de bouffées de couleurs, qui entre parfaitement en résonance avec le thème et avec la période, même s’il paraît que ce choix ait été imposé pour des raisons économiques. On ne peut pas ne pas penser aux images du Ruban blanc, ou encore à la délicatesse des chroniques de Heimat.

On retrouve, à côté d’un délicat portrait de femme, le thème du deuil, de l’absence qui irrigue nombre de films d’Ozon (Sous le sable, Le Temps qui reste ou Le Refuge). Il y est aussi question, comme dans L’Amant double, d’un alter ego dissimulé. Mais c’est avant tout l’affirmation d’un pacifisme précaire mais nécessaire qui se fait jour à travers l’évolution des sentiments.

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Le Jour des corneilles 

Ce premier long métrage de J.-C. Dessaint n’est pas sans rappeler le sujet de L'Enfant sauvage : la mise en contact avec la société humaine d’un enfant qui a grandi au seul contact de la nature. Il s’agit de l’adaptation d’un roman, un récit introspectif initialement destiné aux adultes et écrit dans une langue maniérée qui célèbre le pouvoir des mots en convoquant le vieux français, l’argot et toutes sortes de néologismes : « Rien n’y manquait : depuis l’eau de pluie amassée dans la barrique pour nos bouillades et mes plongements, jusqu’à l’âtre pour la rissole du cuissot et l’échauffage de nos membres aux rudes temps des frimasseries… »

Cette histoire d’une quête d’amour au sein d’un environnement brutal a été convertie à l’intention des enfants en un film d’animation "à l’ancienne". Si les personnages font l’objet d’un traitement sommaire, souvent grotesque, le décor, somptueux, propose de subtils jeux de lumières et évoque les grands peintres paysagers. La bande son a fait appel à des voix d’acteurs bien connus. À noter qu’il s’agit là de la dernière contribution au cinéma de Claude Chabrol, peu de temps avant sa mort.

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thèmes mytho-légendaires des films

Certains souvenirs ont du mal à s’effacer. Que ce soit sournoisement ou brutalement, ils reviennent nous hanter, jour et nuit, et nous plongent dans la nostalgie : une mélancolie dont on se délecte et qui représente, selon Victor Hugo, « le bonheur d’être triste ». Alors les êtres disparus prennent corps et revivent pour nous, les moments et les choses du passé resurgissent et s’immiscent dans notre réalité quotidienne. C’est ainsi qu’Anna retrouve en Adrien la présence de Frantz, et que le fils Courge se rapproche du fantôme de sa mère lorsqu’il ressent le besoin d’un peu de tendresse.

un passé incertain

Le cinéma est en soi un mensonge, auquel le spectateur veut croire. Je pense que nous avons besoin de mensonge, de fiction dans nos vies.
François Ozon

Les films, avec leurs flashes-back (réels ou imaginaires), ravivent la mémoire et sont capables d’apporter un réconfort aux personnages dans la peine, à moins qu’ils ne les tourmentent ou les agressent. Ils exhument, sur pellicule ou numérisées, des images, éventuellement reconstituées, mais toujours enjolivées par rapport à ce qui a été. Le temps de notre enfance et de notre jeunesse remonte à la surface ; les jours anciens ou immémoriaux refleurissent, même si l’on ne les a pas personnellement vécus. Le cinéma déploie une monumentale mine de souvenirs qui peuvent être convoqués à chaque projection. Le train continue d’entrer en gare de La Ciotat, et l’arroseur chaque fois se fait arroser, tandis que Greta Garbo ou Jean Gabin ne cessent de réapparaître et d’évoluer sur l’espace disponible des écrans. Mais ce ne sont jamais là que des histoires, des ombres émanant du passé, des figures maquillées, travesties, un monde d’illusions.

Adrien et Anna
Il n’est pas étonnant que, dans nos deux films, le secret soit omniprésent et que l’action repose sur des mensonges qui, en se voulant protecteurs, se glissent subrepticement dans le récit. Des mensonges que l’on se fait d’abord à soi-même pour éviter d’affronter l’horreur de la réalité. Anna et ses "beaux-parents", qui ne demandent qu’à être trompés, refusent d’admettre la mort de Frantz ; ils gardent sa chambre et ses affaires prêtes pour son retour, tandis que sa tombe abrite un corps absent. Adrien s’invente un ami allemand, Frantz, dont il improvise la vie… Les deux jeunes gens évitent d’exprimer leurs vrais sentiments, et se les cachent réciproquement jusqu’à ce qu’Adrien les renie carrément. Le jeu de la mise en scène et la perpétuelle attention donnée aux gros plans nous font glisser vers l’intimité des différents personnages et nous invitent à partager leurs souvenirs fluctuants, tristes ou joyeux, réels ou imaginés. Les mouvements de caméra les accompagnent les uns vers les autres, tout en maintenant une prudente distance entre eux. Jusqu’aux faux souvenirs qui, délicatement, finissent par s’afficher (en couleurs douces) sur l’écran.

Quant au père Courge, hanté par sa douleur, il cache à son fils la vérité sur la mort de sa mère, et l’induit en erreur lorsqu’il lui parle du monde extérieur, tandis que les villageois se laissent berner par l’histoire concoctée par les Ronce. Seuls les esprits animaux, ces étranges esprits de la forêt qui se glissent dans la narration, ne mentent pas ; mais ils ne disent rien et se contentent d’observer.

Des frontières qui s’effacent

Je ne vais pas disparaître si j’y vais ?
Le fils Courge, dans Le Jour des corneilles

Le fils Courge traine son père hors de la forêt
Les deux films nous montrent des mondes qui s’opposent, de part et d’autre d’une limite apparemment infranchissable : une frontière entre les lieux et entre les êtres. Et le drame survient au moment où cette lisière, théoriquement étanche, est franchie, et où l’interdit est brisé : lorsqu’en 1919 un Français pénètre en Allemagne, ou qu’une Allemande s’exile en France ; lorsqu’un enfant de la forêt pénètre dans un village, ou que des villageois se lancent dans une chasse à l’homme en forêt.

Le passage est toujours périlleux, mais plein de promesses. On se rappelle ces chevaliers dans les romans médiévaux qui, tel Calogrenant au début du Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, s’engageaient sur les chemins de l’aventure, en terre de féerie : « Je tournai mon chemin à droite, parmi une forêt épaisse. Il y avait maintes voies félonesses, pleines de ronces et d’épines... » Anna, elle, se laisse entraîner, sur les pas de Verlaine, en pays de nostalgie :
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Dans les deux cas les domaines humanisés s’opposent aux contrées hostiles, l’hospitalité au rejet, sans qu’il soit toujours facile de trancher de quel côté on se trouve. Mais ils suggèrent en même temps le souvenir d’une unité disparue, ou fantasmée, que semblent vouloir suggérer l’évocation, trompeuse, de l’amitié entre Adrien et Frantz, ou la réconfortante proximité des esprits animaux. La force de l’oubli ressuscite des moments de "faux" bonheur, lorsque par exemple Anna danse avec Adrien comme elle aurait pu le faire avec Frantz. Mais Kreutz les suit du regard, et, au retour du bal, il faut bien revenir à la réalité : l’ivrogne qu’Adrien relève le repousse violemment.

Le lien pourtant s’imposait d’emblée, puisque le prénom de Frantz, transcription du prénom allemand Franz, est empreint de culture française : « Je me suis raconté que c'était Frantz qui avait rajouté ce "t", car il est un grand francophile », nous dit Ozon. Quant à Adrien, qui vient s’insérer, et presque s’incruster au sein de la famille et du village allemands, il pourrait signer une sorte de réconciliation cathartique entre deux pays en reconstruction. La langue crée un lien plutôt que de représenter un barrage entre les personnages. Mais la fusion ne s’opèrera pas. Adrien ne pourra pas être toléré en pays ennemi, et Anna, habitée par ses souvenirs, restera une étrangère au-delà du Rhin. Les oiseaux noirs du Jour des corneilles parviendront, eux, à sublimer les terribles souvenirs qui rongent les personnages, à effacer leurs peurs et ressentiments, et à rétablir l’harmonie et la sérénité dont le fils Courge s’émerveille en se retrouvant environné de blancs papillons qui volètent autour de la tombe de sa mère.

Le contact en effet peut aussi s’établir, et c’est le cas dans nos deux films, entre deux mondes radicalement opposés : celui des vivants et celui des morts, qui, selon la tradition, ont longtemps entretenu un lien de familiarité que notre Occident semble vouloir oublier : « C’est l’aveuglement dans lequel nous sommes communément à son égard, qui nous empêche de le reconnaître. Nous ne le voyons pas, mais parfois nos yeux s’ouvrent et il apparaît », nous dit Pascale Catala. Tandis que, chez les Celtes ou dans les Caraïbes, en Afrique ou au Japon, la co-existence avec l’autre monde est ressentie comme une réalité immédiate, quotidienne.

le réveil des morts

Parfois, je pense qu’il n’est pas mort, qu’il va revenir?
Anna, dans Frantz

L’émergence du souvenir peut aussi s’avérer brutale. Elle doit même l’être s’il faut briser le joug du mensonge, faire éclater au grand jour les non-dits. C’est la tragique évocation du "jour des tranchées" pour Frantz, et celle de la fureur de l’incendie pour Le Jour des corneilles : des flashes-back qui ne seront pourtant pas capables, par-delà l’épreuve, d’inhiber le désir de croire en l’illusion, d’empêcher Anna de partir à la recherche d’Adrien, ou de voir le père Courge, renaître, apaisé, des cendres du brasier.

J'accuse, d'Abel Gance
On peut supposer qu’en renommant ses personnages, Ozon a pensé au film d’Abel Gance, J'accuse, qui lui aussi parle de deux amis épris d’une même femme, dont l’un prend la place de l’autre, mort à la guerre. On y retrouve en effet les noms de François qui est, comme le frère de Fanny, tué dans les tranchées, et de Frantz (Althoff au lieu de Hoffmeister), qui s’affiche, également écrit avec un "t", à la française, sur une croix funéraire. On se rappelle que la scène emblématique de ce film, la plus impressionnante, est celle du réveil des morts : Jean, pris de folie, découvre une plaine jonchée de "poilus" et de "boches" tombés sur le champ de bataille ; l’un d’entre eux se dresse pour les apostropher et les adjurer de se relever pour aller partout dénoncer les horreurs de la guerre. La vision de tous ces trépassés qui se dressent alors les uns après les autres et qui se mettent en marche en un « innombrable troupeau », évoque tout aussi bien les morts qui, au jour de la Résurrection, s’extirpent de la terre dans la fresque de Signorelli à Orvieto que les processions de morts-vivants orchestrées par un Romero. Avec ses Revenants, Robin Campillo montre à quel point ce retour des personnes décédées peut être lié aux souvenirs intimes de chacun.

Anna devant le tombe de Frantz
Le fait, dans Frantz, d’honorer une chambre inhabitée, ou de se recueillir sur une tombe vide, semble vouloir indiquer que leur occupant s’en est échappé et qu’il erre parmi les âmes flottantes de l’après-guerre, en quête de reconnaissance. Il est vrai que les fantômes de ceux qui étaient morts de façon brutale, anormale ou prématurée, étaient réputés errer lamentablement avant de se manifester pour crier vengeance. « Depuis que l’homme existe, nous dit Claude Lecouteux, il parle des ombres des trépassés qui reviennent troubler les vivants et créent un climat d’inquiétude, car les fantômes aimables et inoffensifs restent rares. »

La fureur du père Courge
Tout autant que Frantz, la mère Courge succombe de façon violente, en victime expiatoire d’une situation de crise. Sa mort n’est pas assumée. Faisant suite à l’incendie criminel, les forces du ciel se déchaînent, la tempête fait rage, l’orage éclate et la pluie balaie le paysage nocturne ; son bébé est jeté au fond d’un trou, parmi les marmottes… Le père s’enferme ensuite dans sa fureur, tandis que les villageois restent traumatisés, rongés par la rancœur et le remords. En ces temps troublés, le drame est exacerbé, et le retour de la morte devient logique, et même nécessaire. Dans ce film cependant, si elle se réincarne en biche que seul le fils peut voir, ce n’est pas dans un esprit de vengeance, mais d’apaisement.

réincarnation

Celui qui perd sa vie un jour la retrouvera.
Paul dans Le Refuge de François Ozon

L’absence de l’être aimé est affligeante pour ceux qui restent mais, par-delà la douleur, la vie doit se perpétuer. Au début de Frantz, Anna s’arrête un temps devant une vitrine de mode et contemple, sans trop l’espérer, cette robe que finalement elle portera en compagnie d’Adrien. Frantz lui demandait dans son ultime lettre de « garder [sa] joie de vivre », et Kreutz lui aussi la conseille : « Il faut vivre, se reconstruire. » Mais ce ne sera pas avec lui qu’elle pourra trouver la paix de l’âme ; il est trop commun, trop intégré dans la banalité de cette petite ville. Ce qu’elle ressent, c’est un impérieux besoin de combler une absence en la sublimant. Et Adrien, cet être miraculeusement surgi de l’au-delà et qui appartient à l’intimité de son fiancé, apparaît à point donné pour incarner l’espoir insensé d’un retour du disparu. Il a en quelque sorte l’évanescence, la fragilité d’un revenant porteur d’une blessure, toujours susceptible de s’évanouir, en jouant du violon par exemple, ou de disparaître sans laisser de traces…

Anna et le jeune Français devant le tableau de Manet
Ce n’est d’ailleurs pas sans un soupçon de nécrophilie qu’en sa présence Anna se sent troublée, et l’on ne peut pas ne pas penser à la fascination que Madeleine exerce sur Scottie dans le film d’Hitchcock Sueurs froides: sentiment auquel renvoie explicitement la séquence finale où Anna est assise, au musée, devant le tableau, non pas d’une aïeule morte désespérée, mais d’un homme suicidé. Pour elle aussi, l’espoir n’est pas mort. Madeleine, réincarnation de Carlotta, réapparaît dans la personne de Judy ; Adrien, réincarnation de Frantz, pourrait revivre dans la personne de ce jeune Français assis auprès d’Anna, vers lequel elle se retourne : « Il me donne envie de vivre », soupire-t-elle devant la vue de ce cadavre. La couleur qui affleure alors sur l’écran n’évoque plus le passé, mais une ouverture sur l’avenir, l’attente d’une renaissance ; celles aussi bien du père Courge rejoignant, transformé en cerf, de sa chère épouse, ou de son fils, enfin émancipé, trouvant consolation et désir de vivre.

Adrien et Frantz jouant du violon
Adrien a de son côté choisi de faire le sacrifice de sa propre vie afin de remplacer l’homme qu’il a tué. Arrachant Frantz à sa tombe, il voudrait procurer à ses parents un autre fils, et à Anna un autre fiancé. Les flashes-back, en couleurs, qu’il éveille ramènent Frantz, ou du moins un Frantz fictif, à la vie. Jusqu’à ce qu’il constate que « ces choses-là sont impossibles », ainsi que l’observe Fanny, et qu’il redevienne un simple vivant, revenu auprès des siens, et sur le point d’épouser celle qui lui était banalement destinée.

les doubles

Claude Lecouteux rappelle la tradition, d’origine chamanique, qui fait du revenant un double, un alter ego de la personne décédée. Certains personnages de François Ozon, en état de déni vis-à-vis de la mort - que ce soit celle de l’autre dans Sous le sable, ou la sienne propre dans Le Temps qui reste -, peuvent en témoigner. Le héros de L’Amant double est en quelque sorte cloné. Les protagonistes de Une nouvelle amie ou de Potiche révèlent deux faces complémentaires, une prédisposition inattendue. Le Temps qui reste nous montre un homosexuel se substituer à un mari stérile pour coucher avec sa femme, et surtout Romain se substitue à cet enfant qu’il fut et qu’il découvre lorsqu’il se regarde dans une glace.

Adrien voit Frantz dans le miroir

Adrien quant à lui s’impose comme un double, un reflet de Frantz : lorsque le père Hoffmeister tend le portrait de son fils devant le jeune Français, il le tient comme si c’était un miroir. Et lorsque ce dernier, lui aussi, se découvre dans la glace, il y prend les traits de Frantz. On voit plusieurs fois les deux hommes vêtus pareil, et leur fascination réciproque, lorsqu’ils se retrouvent face à face dans la tranchée, semble induire la possibilité d’une liaison homosexuelle que permettrait d’assouvir, après qu’Adrien ait tiré sur Frantz, cet obus qui le projette, en une étreinte fusionnelle, sur le corps de l’autre.

histoires de revenants

Ne doit-on pas chercher le fantôme davantage à l’intérieur de nous que dans un éther imaginaire ou une cinquième dimension ?
Pascale Catala, Apparitions et maisons hantées

Thomas Edison et son nécrophone
Il y aurait beaucoup à dire sur les fantômes, sur tout ce peuple qui remonte du royaume des morts, du monde des ténèbres. Esprits subtils, êtres grossiers ou figures grotesques, vindicatifs ou bienveillants, apparaissant de préférence la nuit, survenant isolément ou en hordes, et empruntant les formes les plus diverses : humaines, animales, voire inanimées ; une odeur, un reflet, un bruit, un pressentiment… Et il semblerait que, lorsqu’ils se manifestent, il faille bien les accueillir, en invités (la racine de ghost en anglais n’est-elle pas la même que celle de guest ?).

Thomas Edison et son nécrophone
Mais c’est plus précisément de revenants dont il est question ici : tous ceux que nous connaissions bien et qui, une fois trépassés, continuent de rôder dans le voisinage pour revenir nous visiter, avant de définitivement s’échapper vers l’au-delà. Ceux-ci, loin d’être des morts errants, sans attaches, restent solidaires des personnes ou des lieux qui leur étaient familiers. Et l’on peut constater qu’il s’agit presque toujours de personnes qui, d’une façon ou de l’autre, nous ont fortement marqués sur le plan émotionnel.

La bibliographie et la filmographie les concernant sont abondantes, parmi lesquelles il serait bien hasardeux de définir ce qui relève de la science ou de la fiction, du témoignage ou de l’imagination. Les contes populaires, tout autant que les grands mythes, constituent une véritable mine de récits rendant compte de leurs tribulations. L’Église les a mis à contribution pour éduquer les fidèles, tandis que de grands esprits, comme Victor Hugo, Flammarion ou Edison, se sont efforcés de les rencontrer.

Le retour des morts peut survenir lorsque l’on rêve ou lorsque l’on est en état de veille. Il peut être spontané, totalement imprévisible, ou bien provoqué grâce à des médiums et par divers procédés comme les tables tournantes, à des danses de possession, des champignons hallucinogènes… Les différentes traditions nous disent qu’il concerne surtout les âmes en peine : lorsqu’il s’agit d’un trépas précoce, transgressif par rapport à ce que l’on peut considérer comme une "bonne mort", ou lorsque les rituels de deuil n’ont pas été correctement accomplis, l’esprit du défunt, bien qu’ayant abandonné son corps, demeure sur terre. Il se peut aussi qu’il ait laissé derrière lui une grande douleur, ou quelque rancune inassouvie…

Il est notoire que, si des personnes décédées choisissent de se manifester, c’est pour se venger, ou bien transmettre un message, solliciter une aide ou des prières, manifester son affection, son inquiétude ou son ressentiment, ou révéler un secret… On peut cependant considérer que c’est sans doute plus souvent pour répondre à une attente secrète de celui qui les voit, que pour exprimer une volonté de l’au-delà. Dans quelle mesure est-ce un revenant qui se manifeste dans une apparition, ou bien un vivant qui en ressent le désir, le besoin, qui en exprime la demande ?

le refus de la mort

Il me semblait qu’une femme inconnue
Avait pris par hasard cette voix et ces yeux.
Alfred de Musset, Souvenir

« Tout signe indiquant que l’être cher n’a pas complètement disparu est accueilli avec une avidité intense ». C’est pourquoi, selon Pascale Catala, on aspire à « éprouver comme une présence, percevoir des "signes" ». Cela ne va pas toujours sans une certaine appréhension chargée de culpabilité vis-à-vis des disparus : même s’il ne s’agit pas d’êtres foncièrement hostiles, il se pourrait, même sans en avoir conscience, que nous ayons quelque dette envers eux. Le culte du souvenir implique toujours une acceptation : la fonction des banquets funèbres, fêtes et danses qui accompagnent certains rites funéraires est bien de régulariser une situation et de mettre fin, en le faisant participer, aux relations que le mort peut entretenir avec les vivants.

L'évocation des morts aimés
Sans attendre que le défunt vienne le visiter, par contre, ce peut aussi bien être le survivant qui convie l’être immatériel, qui le rappelle à l’existence. Plus que du simple souvenir, que l’on entretient pieusement, il s’agit alors de nécromancie, d’évocation des morts. On consulte ceux-ci, au besoin on les somme de nous apporter des nouvelles de l’au-delà du trépas : nous faire part de leur nouvel état, révéler quelque secret, donner de bons conseils, ou simplement satisfaire notre curiosité en disant qu’ils sont là, qu’ils nous entendent. Certains, comme Orphée, Déméter ou Énée, se sont même aventurés jusqu’au royaume des ombres afin d’aller les y rechercher.

attachement

Laisser partir ceux qui ne sont plus avec nous est un processus laborieux.
Carlos Sluzki, La Présence de l'absent

Il est difficile pour les revenants de partir, mais ceux qui restent ont apparemment plus de mal encore à se séparer de ceux qui les ont accompagnés tout au long de leur vie. On aimerait tant qu’ils demeurent, encore un peu, vivants près de nous. Les oublier reviendrait à les faire mourir une seconde fois. On préserve intacte leur chambre, note Sluzki, et on leur garde une place à table : « une lutte qui peut se prolonger durant des années, entre l’espoir et le deuil »... Les fêtes régulièrement sollicitent leur présence. Après tout, comment auraient-ils pu totalement disparaître ? Ne dit-on pas que, sur notre terre, « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » ?

Ponette de Jacques Doillon
Il faut dès lors apprendre à fréquenter ceux de nos proches qui sont passés, ou ceux qui sont en train de passer de l’autre côté, dans l’"autre monde". Mais on sait qu’il est parfois difficile de reconnaître celui qui revient : seul son chien salue le retour d’Ulysse à Ithaque, et la femme de Martin Guerre peine à l’identifier… Les souvenirs ont souvent besoin d’être réactivés et ils sont lourdement chargés de moments de bonheur et de regrets, de gratitude et de remords.

Le mot saudade désigne ce « sentiment de délicieuse nostalgie mêlée de joie » (Larousse) qui émane du fado portugais : la « remémoration de personnes ou de choses absentes ou perdues à jamais, accompagnée du désir de les voir ou de les posséder une fois encore ». C’est sur ce mode que Sluzki constate, dans les apparitions de revenants, une sensation d’inachèvement : « L’objet du désir nous a quitté, mais pourrait revenir dans un futur éloigné… ou pas ».

crainte

Les forces sont trop puissantes. Je veux dire, des forces épouvantables… Il faut naviguer avec précaution parmi les fantômes et les souvenirs.
Ingmar Bergman, Le Silence

De même qu’il y a nécessité d’accomplir son travail de deuil si l’on souhaite que les esprits familiers puissent enfin se libérer et définitivement s’arracher à ce monde, de même il faut parfois faire appel à des rituels appropriés pour que certains morts cessent de venir nous importuner ou nous harceler. Les asperger d’eau bénite ne suffit pas toujours. On peut murer la porte par où on les emmène et faire des détours en allant au cimetière pour qu’ils ne retrouvent plus le chemin du retour… On leur coupait parfois les pieds ou la tête dans le même but, et il est notoire qu’il faille parfois aller jusqu’à leur planter un pieu dans le cœur pour les river définitivement dans leur tombe. Ces coutumes ne sont pas propres aux vampires des Balkans. Les traditions et vestiges archéologiques en témoignent partout en Europe. Claude Lecouteux les a tout particulièrement dépistés dans les pays germaniques : « le non abandon des morts implique la croyance en leur survie, et la mutilation des corps atteste clairement la peur qu’ils inspiraient. »

Le tertre Saint-Michel, à Carnac
Depuis des temps immémoriaux, les hommes ont pris soin d’enterrer les leurs, et même de faire reposer leurs cadavres sous des tertres imposants. On déposait près d’eux leurs objets familiers. Il s’agissait sans doute d’hommages et de marques d’affection, mais surtout de moyens de faciliter leur départ, de les accompagner vers l’au-delà par crainte qu’ils ne reviennent.

Mais peut-on chasser à jamais nos peurs les plus viscérales, peut-on échapper à ces souvenirs oppressants ou douloureux qui nous retiennent prisonniers, lorsque la terrible Hécate, l’infernale maîtresse des apparitions nocturnes, nous adresse ses cauchemars ? D’aucuns diraient que les monstres qu’elle engendre se tapissent au plus profond de nous et qu’ils seraient le fruit de notre vécu, de notre passé, en fait de notre subconscient. Les répugnantes compagnes de la déesse, les Érinyes, incarneraient en fait nos désirs refoulés, nos remords. Ce serait finalement nous qui, par nos souhaits ou nos craintes, donnerions vie à nos fantômes.

in memoriam

Si tu ne veux pas les voir, alors tu ne les verras pas.
Veyran, in Marie Capdecomme, La Vie des morts

Phénomène éminemment subjectif, la rencontre avec les revenants s’impose à certains, et ne peut être niée. La meilleure façon de s’en débarrasser, c’est, selon Marie Capdecomme, « de leur donner une réalité objective, de leur "reconnaître" une réalité : nul besoin de savoir, de décider pour moi-même si les fantômes sont réels ou pas, ils le sont, admettons, à partir du moment où des gens leur reconnaissent une réalité ». Ce sont dès lors les raisons de l’inconscient qu’il s’agit d’apprivoiser et de comprendre. Mais, quelle que soit la forme sous laquelle ils se manifestent, il est important de préserver la mémoire des êtres chers ou des êtres craints, plutôt que la subir. Le culte des ancêtres permettait de les garder en quelque sorte près de soi, et la transmission se faisait souvent en dotant le nouveau-né du prénom d’un ascendant, surtout lorsque celui-ci venait de décéder.

Metropolis de Fritz Lang

Mais il devient possible, au-delà des commémorations, photos, films et autres enregistrements qui rappellent leur souvenir, de maintenir les défunts en vie : ils se survivent par exemple à travers leur page Facebook qui, en restant activée, permet à certains de continuer à dialoguer avec eux. Et l’on élabore actuellement des algorithmes qui permettront d’enregistrer et numériser toutes les données relatives à un individu (aspect, voix, tics de langage, sentiments, idées, goûts, pensées, habitudes…) de façon à pouvoir les transmettre à un hologramme. De la même façon qu’on peut ainsi remettre en scène des chanteurs disparus, celui-ci le remplacera dans la vie courante et poursuivra son œuvre : un double que l’on pourra virtuellement fréquenter et avec lequel on pourra continuer à s’entretenir. Il suffira alors de télécharger l’application pour entrer en communication avec lui… : un ersatz de moi, immortel. On peut aussi se poser la question si, finalement, il ne vaudrait pas mieux parfois effacer la mémoire, apprendre à oublier ceux qui nous ont quittés et les laisser reposer en paix ?

Livres

. Marie CAPDECOMME, La Vie des morts - Enquête sur les fantômes d'hier et d'aujourd'hui, Imago, 1997
. Pascale CATALA, Apparitions et maisons hantées, Presses du Châtelet, 2004
. Jean-Claude SCHMITT, Les Revenants - Les vivants et les morts dans la société médiévale, Gallimard, 1994.
Claude LECOUTEUX, Fantômes et revenants au Moyen Âge, Imago, 1996
. Georges BERTIN (dir.), Apparitions/disparitions, Desclée de Brouwer, 1999
. Carlos SLUZKI, La Présence de l’absent, réalisme magique en thérapie familiale, De Boeck, 2014
. François-Marie LUZEL, Fantômes et dames blanches, Ouest-France, 2007

Films

. François OZON, Sous le sable, 2000
. Lee UNKRICH, Adrian MOLINA, Coco, 2017
. Michael WINTERBOTTON, Un été italien, 2008
. Andrew HAIGH, 45 ans, 2015
. Alfred HITCHCOCK, Rebecca, 1940
. Robin CAMPILLO, Les Revenants, 2004
. Kenji MIZOGUCHI, Les Contes de la lune vague après la pluie, 1953
. Joseph MANKIEWICZ, L’Aventure de Mrs Muir, 1947
. Alejandro AMENÁBAR, Les Autres, 2001
. Hiromasa YONEBAYASHI, Souvenirs de Marnie, 2014

Programme 2017-18

 

frantz

France, Allemagne- 2016 - 117 minutes - noir et blanc / couleurs - VO

Réalisation : François Ozon
Scénario : François Ozon, d'après le film L'Homme que j'ai tué d'Ernst Lubitsch
Image : Pascal Marti
Musique : Philippe Rombi
Interprètes : Paula Beer (Anna), Pierre Niney (Adrien Rivoire), Ernst Stötzner (Hans Hoffmeister), Marie Gruber (Magda Hoffmeister)

SUJET
Au lendemain de la guerre 14-18, dans une petite ville allemande, Anna se rend tous les jours sur la tombe de son fiancé, Frantz, mort sur le front en France. Elle découvre là un étrange jeune homme venu s'y recueillir : un jeune Français qui, lui aussi, se souvient de son ami allemand. Cette rencontre va bouleverser Anna, tandis que la présence en ville de cet ancien ennemi réveille des réactions passionnelles.

le jour des corneilles

France - 2011 - 96 minutes - animation - couleurs

Réalisation : Jean-Christophe Dessaint
Scénario : Amandine Taffin, d'après le roman de Jean-François Beauchemin
Direction artistique : Patrice Suau
Musique : Simon Leclerc
Interprètes : Jean Reno (le père Courge), Lorànt Deutsch (le fils Courge), Isabelle Carré (Manon), Claude Chabrol (le docteur), Bruno Podalydès), Philippe Uchan (le maire)

 

SUJET
Isolé au cœur d'une grande forêt, un jeune garçon grandit en petit sauvage aux côtés de son père, un colosse bourru et tyrannique qui le maintient dans l'ignorance du monde des hommes. Ses seuls compagnons sont de muets fantômes qui, sous forme animale, communiquent avec lui par signes.

Il doit pourtant, un jour, aller chercher du secours pour son père blessé. Enfreignant la règle, il sort du bois et arrive dans un village où il rencontre Manon, la fille du docteur qui accepte de soigner son père. Avec elle, il éprouve un sentiment qui lui était jusque là resté étranger : l'amour. De retour dans la forêt, il va découvrir le secret de la mort de sa mère et la raison du caractère farouche de son père...